De l’air! De l’air! Cette officine où l’on fabrique les idéaux, il me semble qu’elle pue le mensonge à plein nez.
-F. Nietzsche, La généalogie de la morale
Je regardais l’autre soir le film américain F1(2025), réalisé par Joseph Kosinski, et, à la toute fin de celui-ci, j’ai été traversé par une profonde tristesse, même si l’oeuvre se termine plutôt bien. C’est une photo, dans la scène en question, qui a éveillé en moi cet intense sentiment. On y voit le jeune Sonny Hayes (Brad Pitt) qui est avec son père. Ce père qui est manifestement une source d’inspiration pour le pilote, mais qui est aussi une source de souffrance, compte tenu qu’il l’a perdu alors qu’il n’avait que treize ans.
Une fois l’écran fermé, je me suis posé une question qui a accentué ma douleur, mais qui a aussi ouvert la voie à une réflexion à laquelle je ne pouvais pas m’attendre en visionnant ce film: en quoi serais-je une source d’admiration, d’inspiration pour mes jeunes enfants qui un jour deviendront des hommes? Où est ma grandeur? De quoi se souviendront-ils lorsque je ne serai plus? Un sentiment de déception, de dépréciation de soi m’a ensuite saisi. Mais pourquoi?
On a beau lui lancer moult critiques, le cinéma américain est fort efficace quand vient le temps de propager des idéaux, des rêves, des idoles. Nous sommes constamment bombardés d’images de gens qui ont réussi, plus grands que nature, qu’on pourrait comparer à des dieux. Il faut l’avouer, ces héros, peu importe le domaine, peuvent vraiment motiver leurs admirateurs à grandir, à se surpasser, à développer leur potentiel.
Or, par une comparaison qu’ils entraînent forcément, ces dieux peuvent aussi provoquer l’effet inverse auprès du quidam: le sacrifice de son unicité pour être la plus fidèle copie, la dévalorisation de soi, le découragement, le désespoir.
Friedrich Nietzsche, philosophe allemand du 19e siècle, offre dans ses livres une critique d’un certain type de nihilisme qui conduit à dire «non» à sa propre vie. En effet, celui qui a constamment la tête et le coeur tournés vers le ciel, qui contemple ses idoles, sera porté à juger sa propre existence comme étant de moindre valeur. Il s’agit là d’un pessimisme qui répugnait Nietzsche au plus haut point. C’est entre autres pour cette raison que le philosophe annonce avec joie la fin des idoles, leur crépuscule, leur mort.
Qui plus est, celui qui idolâtre a le regard posé sur l’avenir, vit de l’espoir d’être un jour extraordinaire lui aussi, et passe ainsi à côté de sa vie présente, réelle et imparfaite. Ce n’est qu’une autre façon de lui dire «non», d’être «nihiliste». Tel que l’extrait nietzschéen susmentionné le stipule, les idoles sont fabriquées et mensongères. On peut en dévoiler la supercherie quand on scrute le coeur même du terme «idole», dont Nietzsche était parfaitement conscient. Le mot provient du grec «eidolon» qui signifie «image». Alors pourquoi courir après nos dieux, s’épuiser à singer et se rapetisser, si ce ne sont que des êtres imaginaires, des fictions?
Nietzsche nous dit que les idoles ne peuvent que nous rendre malheureux, et qu’il faudrait les fracasser à grands coups de marteau pour recommencer à vivre, à habiter le présent, à lui dire «oui».
À bien y penser, le personnage de Sonny Hayes vit à 300km/h pour combler un vide. Il s’étourdit pour étouffer la douleur d’une perte, d’une absence qui l’a marqué dans son adolescence: celle d’un père parti trop tôt.
Je n’ai rien du héros, je ne vois pas ce que j’ai d’extraordinaire. Mais dois-je me trouver médiocre pour autant? Une chose me console: je laisserai à mes enfants le souvenir d’un père qui était là. Une sorte de présence rassurante leur donnant la confiance nécessaire pour être eux-mêmes, originaux.
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